Appel à contributions - Aux champs, à l’atelier et à la mine. Expériences du travail hors de l’usine, entre mondes ruraux et urbains (XIXe-XXIe siècles)

2021-12-06

Un numéro d’Émulations, revue de sciences sociales, à paraître début 2023 aux Presses universitaires de Louvain, sera consacré au thème « Aux champs, à l’atelier et à la mine. Expériences du travail hors de l’usine, entre mondes ruraux et urbains (XIXe-XXIe siècles) », sous la direction de Fabien Knittel (Université de Bourgogne-Franche-Comté), Nadège Mariotti (Université de Lorraine et Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3) et Pascal Raggi (Université de Lorraine).

Argumentaire

Depuis que les anthropologues, les sociologues et les historiens s’intéressent au travail, diverses orientations réflexives permettent, notamment, d’appréhender la production industrielle dans sa globalité et à partir d’exemples d’entreprises spécifiques (Woronoff, 2017), de l’histoire des ouvriers (Noiriel, 1986 ; Vigna, 2012), de la place du corps au travail (Pillon, 2012), des gestes techniques (Mauss, 1935 ; Sigaud, 2012 ; Brill, 2010), des conditions sanitaires (Bruno, Guignard, 2011), ou encore d’une orientation très actuelle liée au genre (Bouffartigue, Fortino, 2017).

En règle générale, ces études abordent principalement l’usine, site de production industrielle remarquable de sa naissance au XIXe siècle jusqu’aux crises qui ont conduit, pour certains secteurs, à la désindustrialisation de la fin du XXe siècle. Pourtant, « la classe ouvrière ne naît […] pas de l’usine ; mieux elle sort largement de son refus » (Lequin, 1991). Cette réflexion d’Yves Lequin mérite une attention particulière et permet d’envisager la question du travail sous un angle complémentaire : sortir de l’usine. Nous souhaitons aborder dans ce dossier des expériences de travail aux champs, à l’atelier et à la mine pour mieux comprendre les liens existants entre mondes ruraux et urbains (Marache, 2021).

Tant au XIXe qu’au XXe siècle, et même au début du XXIe siècle, l’historiographie, surtout depuis les travaux de Franklin Mendels (1972) consacrés à la proto-industrialisation, met l’accent sur les interconnexions entre agriculture, artisanat et industrie, ainsi qu’entre ruralités et mondes urbains afin de mieux comprendre la complexité des rapports au travail (Olivier, 2004). Le processus d’industrialisation au XIXe siècle engendre des transformations socio-techniques d’envergure qui induisent des évolutions dans les manières de faire et les pratiques quotidiennes autant dans le travail des « petites gens de la terre » que dans celui des « petites gens de la ville ». Ces interrelations se poursuivent au XXe siècle et au début du XXIe mais elles sont beaucoup moins étudiées.

Ce dossier sera donc l’occasion d’un prolongement chronologique des investigations sur les mondes du travail aux confins du rural et de l’urbain durant les périodes récentes tout en approfondissant ou en renouvelant les travaux déjà entrepris sur le XIXe siècle.

Le passage de l’atelier à l’usine permet de comprendre comment le travail à domicile, souvent familial et dispersé, s’est transformé, du milieu du XVIIIe au milieu du XXe siècle, pour intégrer un univers de travail concentré dans une usine. L’abondance des sources économiques et sociales des grandes entreprises ont permis de s’intéresser à ces usines, aux patronat et ouvriers qui y œuvraient, soubassements d’une riche historiographie. Or, dans ce dossier, il s’agit plutôt d’envisager les ateliers qui ont résisté à cette tendance. Si les années 1990 ont ouvert la voie à cette approche historique, les travaux à propos des ateliers et de l’artisanat demeurent encore tout de même peu prolifiques (Perrin, 2007 ; 2020 ; Zdatny, 1999). Pourtant, la résistance susmentionnée est particulièrement efficace puisque l’artisanat, tant rural qu’urbain, contre toute attente, n’a pas disparu.

Aux champs, le travail est marqué par la simultanéité d’usage de techniques anciennes mais toujours efficaces, car adaptées au milieu où elles sont utilisées, et de nouvelles techniques (Edgerton, 2013 ; Sigaut, 2012). À la veille de la Première Guerre mondiale, par exemple, les moissons sont encore essentiellement effectuées à la main à l’aide d’une faucille. La faux ne la remplace que lorsque l’on souhaite récolter davantage de paille, ce qui est souvent le cas dans les grandes exploitations, car la faux coupe à ras du sol. Or, longtemps, la faucille est préférée à la faux alors que cette dernière représente un progrès technique notoire. Toutefois, la faucille permet de « scier » les blés en limitant l’égrenage, ce qui limite la dissémination des mauvaises herbes et favorise aussi le regain. Le choix d’une technique n’est donc pas toujours lié à un obstacle technique à surmonter, tout comme il n’est pas systématiquement lié à la recherche de l’outil le plus innovant. Ainsi le recours massif aux moissonneuses et faucheuses mécaniques est-il lié à une cause plus sociale que technique : c’est le manque de main-d’œuvre, pendant et après la Grande Guerre, qui entraine le recours à ces matériels pour assurer la récolte des céréales. Là où la main-d’œuvre est rare ou chère, la mécanisation est finalement assez rapide (Jessenne, 2006 : 215). Ce processus n’a rien de linéaire : des accélérations ont lieu parfois tandis qu’à d’autres moments des éléments de blocage empêchent la diffusion d’une nouveauté (Diederen et al., 2003).

Parallèlement, la mécanisation du battage des grains est beaucoup plus rapide. Dès les années 1840 des batteuses actionnées à la vapeur sont utilisées dans les grandes exploitations. On trouve des batteuses muent par la traction animale dans les petites et moyennes exploitations. C’est une opération facile à mécaniser et, en plus, la qualité du battage mécanique est supérieure à celui qui est effectué à la main (avec le fléau par exemple).

La diversité technique est donc la principale caractéristique des agricultures européennes du XIXe siècle. La proximité d’un bourg ou d’une ville, vaste marché à approvisionner, est un élément déterminant de la dynamique agricole.

S’il est vrai que le travail paysan est bien celui de la production céréalière et de l’élevage, pour autant, il peut aussi concerner la fabrication de divers outils nécessaires à l’activité principale. Cette pluriactivité n’est pas la seule forme de maintien d’un artisanat rural actif. D’autres professionnels sont avant tout des spécialistes, tels ceux qui travaillent la pierre (maçons, tailleurs de pierre, carriers), le bois (bûcherons, menuisiers), le cuir, l’osier ou encore le métal (forgerons). Ces derniers métiers sont ceux qui apparaissent comme les plus menacés par l’industrialisation massive que connaît l’Europe des XIXe et XXe siècles, car leurs tâches et gestes peuvent être mécanisés. Il semblerait alors que ceux qui survivent soient ceux que la machine ne peut remplacer. Certains savent se démarquer par la confection de produits différents de ceux réalisés par l’industrie : « Trois branches concentrèrent les artisans jusqu’au milieu du XXe siècle : le bâtiment, l’alimentation et la confection. Le bâtiment […], comme la boulangerie et la boucherie, reste durablement dominé par l’artisanat » (Perrin, 2020).

Pour autant, il pourrait être complémentaire de s’interroger sur leurs situations géographiques. Si l’usine et la ville ont des liens indéniables, est-ce que vivre à la campagne offre justement un gage de durabilité pour une activité en atelier ? Une autre approche réflexive pourrait concerner le rôle des femmes dans le maintien de cet artisanat (Perrin, 2020). Peu présentes dans les archives comme professionnelles, ne pratiquent-elles pas pourtant des activités complémentaires (confection de vêtements, entretien du linge) s’apparentant à un emploi artisanal ? Comment alors considérer ces activités plus ponctuelles ? Des études biographiques d’artisans et de leurs familles pourraient éclairer davantage ce point, si peu évoqué. Les questions liées à l’apprentissage, dont l’historiographie se renouvelle actuellement (entre autres, Crowston et al., 2018), ainsi qu’à l’acquisition de savoir-faire techniques dans un environnement scolaire ou non (Lembré, 2016) sont aussi au cœur de cette réflexion sur le travail hors de l’usine. Dans quelle mesure la création d’organismes syndicaux ont-ils contribués à une meilleure survivance des activités en parallèle et non en concurrence de l’usine ?

Le monde de la mine est aussi un univers professionnel singulier où le travail, tout en gardant des caractéristiques parfois artisanales, s’industrialise fortement à partir du XIXe siècle. Toutefois, dans les galeries et sur les installations de surface (les carreaux miniers), l’expérience professionnelle du mineur est de plus en plus dépendante de process de production automatisés (fin XXe siècle et début XXIe siècle) dans un cadre qui n’est pas celui d’une usine. En effet, malgré le développement du chargement mécanique intégral dans toutes les mines dites métalliques et du soutènement marchant lié aux haveuses dans les houillères, le travail usinier ne s’est pas implanté dans les mines. Celles-ci sont souvent situées dans des zones géographiques qui, bien qu’urbanisées, sont de petites villes voire des villages. Ces espaces géographiques étant le lieu du développement de communautés de mineurs qui évoluent d’ailleurs aussi au gré des modifications liées aux luttes sociales et à l’évolution de la protection individuelle et collective des travailleurs en France (Cooper-Richet, 2002 ; Fontaine, 2014 ; Reid, 2009) comme à l’étranger (Berger, Croll, Laporte, 2005), notamment aux États-Unis (Goin, Raymond, 2001) et en Grande-Bretagne. Le travail à la mine est ainsi lié à des paysages de surface qui gardent des aspects champêtres dans un environnement que les mineurs et leurs familles apprécient pour ses qualités campagnardes. Dans ce type de territoire, l’« art du mineur » pratiqué dans les galeries demeure également artisanal en dépit de tous les artefacts industriels qui le caractérisent, même à l’heure de sa raréfaction en Occident (ANGDM, 2018). Les constantes paradoxalement artisanales du métier industrialisé de mineur ont persisté, y compris lorsqu’il est menacé de disparition ou tandis qu’il disparaît (Raggi, 2007 ; 2019). Une réflexion sur ce qu’il serait possible de qualifier de ruralité ou de zone péri-urbaine minières, y compris dans le temps de l’après-mine (Deshaies, 2019), peut éclairer sur l’histoire des mines qui ont échappé à une transformation usinière en préservant leurs caractéristiques artisanales et rurales dans leur existence et leur représentation.

Le présent dossier, dans sa problématique axée sur les lieux de travail que représentent les champs, les ateliers et la mine, intéresse tout particulièrement les recherches et réflexions en histoire, mais également en sociologie, en science politique voire en économie.

Les propositions d’article seront identifiées, prioritairement, en fonction des trois axes thématiques suivants :

  1. Le travail aux champs : on pourra, par exemple, s’interroger sur les lieux de production : se sont-ils déplacés du monde rural au mode urbain ou inversement ?
  2. Le travail en atelier : il s’agit, là, de chercher à comprendre comment le modèle de l’atelier évolue sur la période envisagée. On se demandera aussi comment les artisans se sont appropriés de nouveaux outils et/ou de nouvelles techniques.
  3. Le travail à la mine : concernant le travail des mineurs, il est pertinent de s’interroger sur leurs savoir-faire et de se demander s’ils restent immuables. La question des conditions de travail sera aussi centrale : comment ont-elles évoluées. 

In fine, les enjeux de la formation technique s’avère transversale aux trois thématiques développées ci-dessus : comment ont-elles été adaptées aux diverses évolutions ?

Pour répondre à ces questionnements les articles issus de tout le champ des sciences sociales sont les bienvenus : histoire, anthropologie, sociologie, géographie… Bien sûr les propositions d’articles peuvent aborder d’autres sujets que ceux qui sont proposés. Les suggestions ne sont pas limitantes.

Modalités de soumission

Les propositions d’articles, d’un maximum de 1 000 mots, doivent être envoyées jusqu’au 15 février 2022 aux adresses suivantes : fabien.knittel@univ-fcomte.fr ; nadege.mariotti@univ-lorraine.fr ; pascal.raggi@univ-lorraine.fr ; cedric.passard@revue-emulations.net ; quentin.verreycken@revue-emulations.net

Les auteur·e·s sont prié·e·s d’indiquer un titre, 4-6 mots-clés, ainsi qu’une courte notice biographique indiquant leur discipline et leur rattachement institutionnel. Merci d’indiquer la mention « AAC Mines » dans le titre de l’e-mail lors de l’envoi de la proposition. Les consignes rédactionnelles de la revue Émulations sont téléchargeables à l’adresse suivante : https://ojs.uclouvain.be/index.php/emulations/cfp/consignes.

Émulations est une revue de sciences sociales qui publie et édite quatre numéros thématiques par an, publiés en version papier par les Presses universitaires de Louvain (Belgique) et mis en ligne en libre accès sur son site internet (https://ojs.uclouvain.be/index.php/emulations).

Calendrier prévisionnel du numéro

  • 15 février 2022 : date limite pour l’envoi des propositions d’articles
  • fin février 2022 : sélection des propositions et retours aux auteur·e·s
  • 15 avril 2022 : envoi de la première version des manuscrits (40 000 -45 000 signes espaces compris)
  • 15 juin 2022 : transmission de la double évaluation externe aux auteur·e·s
  • 15 août 2022 : envoi de la deuxième version des manuscrits
  • 1er octobre 2022 : retour des deuxièmes évaluations aux auteur·e·s
  • 1er novembre 2022 : envoi de la troisième version des manuscrits
  • printemps 2023 : échéance prévue pour la parution du numéro

Bibliographie indicative

ANGDM (Agence Nationale pour la Garantie des Droits des Mineurs) (2018), La mine en France. Histoire industrielle et sociale, Metz, Serge Domini Éditeur.

Berger S., Croll A., Laporte N. (dir.) (2005), Towards a Comparative History of Coalfield Societies, New York, Routledge.

Bouffartigue P., Fortino S. (2017), « Genre(s) au travail », La nouvelle revue du travail, n° 10.

Boutillier S, Fournier Cl., Perrin C. (dir.) (2015), « Le temps des artisans. Permanences et mutations », Marché et organisations, n° 24.

Bril B. (2010), « Description du geste technique : quelles méthodes ? », Techniques et Culture, n° 54-55, p. 245-259.

Bruno A-S., Geerkens E., Hatzfeld N., Omnès C. (dir.) (2011), La santé au travail, entre savoirs et pouvoirs (XIXe-XXe siècles), Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Pour une histoire du travail ».

Cooper-Richet D. (2002), Le peuple de la nuit. Mines et mineurs en France XIXe-XXe siècles, Paris, Perrin.

Crowston Cl. H., Kaplan, S. L., Lemercier Cl. (2018), « Les apprentissages parisiens aux XVIIIe et XIXe siècles », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 73, n° 4, p. 849-889

Deshaies M. (2019), « Les bassins houillers européens : déclin, problèmes et potentiels de régions post-minières » in Raggi P. (dir.), Un après-mine imprévu. Entre craintes et attentes, quand l’exploitation du sous-sol redevient d’actualité en Lorraine, Nancy, PUN-Éditions universitaires de Lorraine, p. 19-45.

Diederen P. et al. (2003), « Innovation adoption in agriculture: innovators, early adopters and laggards », Cahiers Economie et sociologie rurales, n° 67, p. 29-50.

Edgerton D. (2013 [2006]), Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale, Paris, Le Seuil.

Fontaine M. (2014), Fin d’un monde ouvrier : Liévin, 1974, Paris, Éditions de l’EHESS.

Goin P., Raymond E. (2001), « Living in anthracite: mining landscape and sense of place in Wyoming Valley, Pennsylvania », The Public Historian, vol. 3, n° 2, p. 29-45.

Guignard L., Raggi P., Thévenin E. (dir.) (2011), Corps et Machines à l'âge industriel, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire ».

Jessenne J. P. (2006), Les campagnes françaises. Entre mythe et histoire (XVIIIe-XXIe siècles), Paris, Armand Colin.

Lembré S., (2016), Histoire de l’enseignement technique, Paris, La Découverte.

Lequin Y, (1991), « À propos de l’ouvrage Working-Class Formation. Nineteenth-Century Patterns in Western Europe and the United States », Annales. Economie, Sociétés, Civilisations, vol. 46, n° 2, p. 464-469.

Marache C. (2021), Les petites villes et le monde agricole. France, XIXe siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Histoire ».

Mauss M., (2012 [1935]), « Les techniques du corps » (1935), Techniques, technologie et civilisation, Paris, PUF (« Quadrige »), p. 365-39.

Mendels F. (1972), « Proto-industrialization: the first phase of the industrialization process », The Journal of Economic History, vol. 32, n° 1, p. 241-261.

Noiriel G. (1986), Les Ouvriers dans la société française (XIXe-XXe siècles), Paris, Seuil.

Olivier J.-M. (2004), Des clous, des horloges et des lunettes. Les campagnards moréziens en industrie (1780-1914), Paris, Éditions du CTHS.

Perrin C. (2007), Entre glorification et abandon. L’État et les artisans en France (1938-1970), Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France.

Perrin C. (2020), « Le résistible déclin de l’artisanat en France des années 1920 aux années 1970 », Entreprises et histoire, vol. 100, n° 3 p. 73-84.

Perrin C. (2020), « Ce que l’industrialisation a fait aux artisans d’Europe occidentale, années 1830-années 1930 », Artefact, n° 13, p. 317-334.

Pillon Th. (2012), Le Corps à l’ouvrage, Paris, Stock.

Raggi P. (2007), Les mineurs de fer au travail, Metz, Éditions Serpenoise.

Raggi P. (2019), La désindustrialisation de la Lorraine du fer, Paris, Classiques Garnier (« Histoire des techniques »).

Reid D. (2009), Les mineurs de Decazeville. Historique de la désindustrialisation, Decazeville, ASPIBD.

Sigaut F. (2012), Comment Homo devient faber, Paris, CNRS Éditions.

Vigna X. (2012), Histoire des ouvriers en France au XXe siècle, Paris, Perrin.

Woronoff D. (2017), « Préface », in Bouillon D., Guillerme A., Mille M., Piernas G. (dir.), Gestes techniques, techniques du geste. Approches pluridisciplinaires, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion.

Zdatny S. (1999), Les artisans en France au XXe siècle, Paris, Belin.