«Comme la chair rôtie à la broche…»

Heurs et malheurs d’un célèbre argument de convenance en faveur du mouvement de rotation diurne de la Terre et posant la question de la finalité du monde (XIVe-XIXe siècles)

Auteurs

  • Jean-François Stoffel Haute école Louvain-en-Hainaut

DOI :

https://doi.org/10.14428/qs.v189i1-2.68753

Résumé

Attestée à partir du XIVe siècle, l’analogie de la chair rôtie à la broche soutient que vouloir faire tourner le Soleil autour d’une Terre rigoureusement immobile serait aussi ridicule que prétendre faire tourner le feu à l’entour de la viande à rôtir, car c’est au contraire à la Terre qu’il convient de tourner sur elle-même pour profiter, en tout point de sa surface, des bienfaits du Soleil, tout comme c’est à la viande qu’il incombe de tourner à la broche devant un feu immobile pour être parfaitement cuite de tous les côtés. Destinée, dans le géocentrisme, à souligner la plausibilité logique de la rotation de la Terre et, dans l’héliocentrisme, à soutenir la réalité physique de cette même rota­tion terrestre, cette analogie ne suscite plus guère, aujourd’hui, qu’un sourire amusé, voire condescendant. Pourtant, sa persistance sur la longue durée et sa fréquence d’utilisation — du XIVe au XIXe siècle, nous avons retrouvé sa mention chez pas moins de 45 auteurs différents — nous incitent à, enfin, lui prêter attention. On s’aperçoit alors qu’outre sa portée explicitement cosmologique, elle pose, à sa manière, la question de la finalité du monde naturel : si celui-ci a été conçu en fonction de l’homme, il est normal, en dépit de ce que recommande cette analogie, que le Soleil se mette au service de plus important que lui en tournant, au profit des hommes, autour de la Terre ; dans le cas contraire, comme une telle entorse à la règle de bon sens illustrée par cette analogie ne peut plus être ni justifiée ni tolérée, il revient à la Terre de se mouvoir autour du Soleil. Retracer, six siècles durant, les péripéties de cette analogie, ce n’est donc pas seulement re­constituer l’histoire, largement oubliée, d’une analogie désormais désuète, mais c’est également retrouver le sens profond, dorénavant incompréhensible, qui fût le sien. En décrivant comment ce sens s’est progressivement perdu, c’est enfin donner à comprendre pourquoi, aujourd’hui, nous ne sommes plus capables que d’un sourire amusé lorsque, au détour d’un texte, nous la rencontrons !

* * *

First recorded in the 14th century, the analogy of spit-roast meat argues that expecting the Sun to rotate around a strictly immobile Earth would be just as ludicrous as trying to move the fire around the roasting meat. On the contrary, it should be the Earth that spins upon itself in order to glean, from all possible angles, all the benefits of the Sun, just as it is the meat’s responsibility to turn on the spit before the motionless fire for it to be perfectly cooked on all sides. Aimed at demonstrating, in geocentricism, the plausibility of the rotation of the Earth and, in heliocentrism, at supporting the physical reality of this terrestrial rotation, nowadays this analogy barely elicits more than an amused, or even condescending, smile. However, its continued long-term existence and its frequency of use — from the 14th to the 19th century, we found it mentioned by no less than 45 different authors — incited us to finally pay attention to it. We then noticed that beyond its explicitly cosmological scope, it raises, in its own way, the question of the purpose of the natural world: had the latter been conceived based upon humankind, then it is normal, despite what this analogy advocates, that the Sun is at the service of something more important than itself by rotating, to the profit of humankind, around the Earth; conversely, since such an infringement of the rule of common sense, as illustrated by this analogy, can neither be justified nor tolerated, it is up to the Earth to move around the Sun. Tracing the vicissitudes of this analogy, over 6 centuries, is thus not only about reconstructing the largely forgotten history of a presently obsolete analogy, but also about discovering the deeper meaning, henceforth incomprehensible, behind it. In describing how this meaning became progressively lost, one can finally pro­vide an understanding of why, in the present day, we are no longer capable of more than an amused smile when happening upon it!

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Publiée

01-01-2018

Comment citer

Stoffel, J.-F. (2018). «Comme la chair rôtie à la broche…»: Heurs et malheurs d’un célèbre argument de convenance en faveur du mouvement de rotation diurne de la Terre et posant la question de la finalité du monde (XIVe-XIXe siècles). Revue Des Questions Scientifiques, 189(1-2), 101–201. https://doi.org/10.14428/qs.v189i1-2.68753

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